L o ï c   H e r v é

Ecrits



La mémoire et la mer


Pour Loïc Hervé





Un jour il faut partir,
Donner leur chance
Aux promesses dont l’horizon inonde l’enfance,
Et répondre par un clair exil
Aux sourires entrevus dans la marge mauve des nuages.

Alors, après avoir serré dans un vaste mouchoir
Les familles et les larmes, les travaux et les corps,
L’amour, les silences, les rires et les promenades ;
Après avoir fixé d’un regard tranquille
L’empreinte pluvieuse des sillons,
L’œil noir du cheval dans la brume verte du pré,
Et les repas du soir aux modestes guirlandes des fenêtres,

Un jeune et tendre oubli, envahi de pâleur
Laisse la mer le prendre par le cœur.

Naïf et nu, au seuil des marées, il croit tout quitter.
Car s’il ferme les yeux, il embarque en remorque d’un pégase
Aux nageoires piquées de lambeaux scintillants d’outre mer.

Partir il le faut : le temps commence au milieu du monde,
Et partir, toujours, est un nouveau jour.

D’insolentes risées viennent battre au talon de pierre de la jetée
D’où son âme, dessinée comme un portulan, glisse lentement.
Déjà les hauts fonds résonnent de la rumeur des machines,
Et le grincement railleur du cabestan au travail
Eclaire son regard d’une soudaine et joyeuse obstination.

Il est l’œuf de terre promis à la mer,
Sourd aux clameurs des petits mondes,
Enchâssé aux machines d’un désir de désir sans mémoire,
Une hélice pour déchirer le temps, un gouvernail barré sur l’infini.

Il ne devine pas encore le clandestin viatique qui l’accompagne,
Patient insigne d’un oubli qui ne peut demeurer dans l’oubli,
Ironique attente d’un combat qui va reprendre en son cœur
Entre la Terre qui l’épie et la Mer qui le guette.

Bien sûr, dans les ports et sur les îles
Il goûte au lait de la mère de tous les saints,
Et lit, ébloui, dans des mains noires où brillent des cauris,
Les lignes chaudes et luisantes de l’énigmatique dessin
De la vie offerte à la puissance sans nom des lendemains.

Mais lentement, sous le voile noir et bleu que se disputent les becs d’écume,
Les riches heures de l’oxyde allument de tranquilles et vertes lueurs :
Une maison sous la mer, petite, si petite,
S’éclaire d’une grave et sereine vigilance.

Posée comme une caresse à la hanche du navire,
Embrassant d’un courant de tendresse l’ancre lourde du désir
Une minuscule maison qui contient toutes les cartes du monde
Irradie la joie promise du retour de l’oubli dont la pâleur s’efface
Dans le refus d’abandonner pour toujours son cœur à la mer.

L’anneau du quai, témoin de la Terre maintenant aux aguets,
Scelle, l’instant d’un improbable mascaret,
La fin de la lutte du flux et du reflux, du départ et du retour.
Et lorsque, loin de la jetée, la Mer fuit enfin,
Elle découvre la mémoire riche et dorée d’un temps épuisé
Qui revient aux sources blotties dans les marges du monde.

Jusqu’au prochain oubli.
Jusqu’à ce nouveau jour.



Philippe Gouët.
Avril 2002.



PARIS - NORD WEST - GALERIE LELIA MORDOCH





Loïc Hervé dans sa prochaine exposition « Nord West » nous convie à un voyage en Bretagne. Chaque œuvre est un paysage transporté, chaque sculpture est une île à la dérive, un radeau à la merci de l’océan, de ses tempêtes et de ses délices. La chambre à air qui sert souvent de fondement aux cuivres oxydés et au granit de la terre bretonne est une bouée sur laquelle s’enracine l’église, la maison, le phare…
Comme vous l’avez peut-être deviné, Loïc Hervé est un sculpteur breton, un homme de contraste, un être de terre et de mer, de paysages qui fusionnent dans le non dit de la voile qui disparaît à l’horizon avant que l’homme ait pris conscience de la forme de la terre.

Pourquoi « Nord-West » ?
360°/270°, d’une rive à l’autre du soleil, les îles voguent dans les nuages. Loïc Hervé veut nous transporter dans l’isolement et la solitude de ces terres comme Belle-île, Hoëdic, Ouessant… qu’il apporte, lui magicien de l’ici et de l’ailleurs, jusque dans nos rues parisiennes où parfois daigne souffler un vent d’ouest égaré sur la Seine à travers ses paysages.

C’est un morceau de Bretagne à Paris que les amoureux de bout du monde pourront venir découvrir à la Galerie Lélia Mordoch.

LELIA MORDOCH
Paris – Avril 2000



Rennes - Fragment de Paysage - Galerie Ombre et Lumière





Avec une sorte de fraîcheur directe, Loïc Hervé vous fait entrer de plain pied dans son monde. Vous passiez innocemment votre chemin et voilà qu'on vous interpelle d'un rire bien clair. Incisif Serein.
Vous regardez. Vous voyez du vert pâle, soyeux comme de la poudre à joue : le cuivre oxydé. Du blanc velouté comme neige : le grain du papier, le grain du marbre. Du brun, comme bon humus: l'argile.
En tout cela : matériaux simples, formes libres, équilibres légers, beaucoup d'air et de place aimable pour le vent, pour la lumière et pour toutes sortes de choses que l'on ne saurait dire.
Cependant si on y regarde de plus près, gare ! Vous touchez la sculpture, il vous reste sur les doigts du vert-de-gris : un poison discret et efficace. Vous caressez le bord de la sculpture : qui s'y frotte s'y pique ! Fine accroche, fine épine.
Partout finesse apparente. Rien n'insiste. Minces feuilles de cuivre, lambeaux de boyaux, fils de cuivre, bris de marbre. Le marbre paraît friable ; le cuivre s'oxyde et se détruit. Ces matériaux hétéroclites, Loïc Hervé les attrape les uns et les autres en pleine corruption, les fige dans de petites mises en scène et vous les organise en subtils et alertes dialogues tout en temporaire et subtil équilibre (ou déséquilibre ?) entre la corruption destructrice et l'intelligence ordonnatrice.
Loïc Hervé nomme en éludant, montre en esquivant. II vous surprend par des équilibres légers de matière et de forme; il concilie même des nations de l'art dont il marrie dans une sorte d'humour étrange et héroïque les antipodes, le dessin et la sculpture. Paul Klee sans doute aurait été loin de désapprouver l'architecte de ces petits mausolées pour âmes vagabondes.


Yves BERGERET 1995



LUXEMBOURG - TRACE MEMOIRE - GALERIE LA CITE





Traces mémoire, c’est le titre que Loïc Hervé donne à ses sculptures. Il me semble que le mot sculpture n’est pas le terme qui définisse correctement les œuvres de cet artiste français ; on pourrait plutôt parler d’objets.
Acier rouillé, plomb, plexiglas, papier huilé, béton, paille et fusain donnent naissance à des formes, des lignes et des signes qui suivent en nomades les souvenirs.
Les souvenirs de longs séjours en Afrique que l’artiste essaie de retenir dans sa conception et dans son expression. Le climat, les hommes, le paysage, l’architecture, les coutumes, il y a tout cela dans ses travaux.

Et l’on ressent autre chose encore : l’équilibre, le calme, l’éternel, le temps. S’il y a une tension dans certaines œuvres, le moment du repos est important aussi. Il y a dans les travaux de Loïc Hervé cette attente léthargique de quelque chose, ce sentiment du temps indéfinissable – ou plutôt, l’absence de sentiment du temps – cette inévitable indifférence devant les événements.

La rouille de l’acier et la légèreté du papier huilé, souvent reliés seulement par un mince fil de fer, apposent aux objets le sceau du temps mais aussi leur donnent un caractère périssable, provisoire. Et c’est cette tension, doublée d’une légèreté harmonieuse, qui fait la force des œuvres de l’artiste.

ELISABETH – VERMAST
Mars 1990




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